lundi 22 décembre 2008

Mamie Rose

Mamie Rose pense. Elle ne bouge plus beaucoup mais elle pense. Je le vois dans ses yeux, à leur manière de regarder par la fenêtre. Des journées entières par la fenêtre, dans le bleu du ciel. Un oiseau passe et ils brillent. Un arbre en fleur et ils rient. La force de Mamie Rose, elle s’est envolée avec les années.. Je crois qu’en fait Mamie Rose est usée comme le cuir de son fauteuil qu’elle ne quitte jamais. Elle a trop travaillé, elle était couturière. Elle brodait point par point des napperons, des nappes, des serviettes, des porte-serviettes, des fleurs, des naissances, des mariages, des jupons, des dessous, des dessus, des dedans, des derrières, des longs larges et en travers, des pour Marie, Denis, Jules et Thérèse, des pour grandes maisons, des pour les amis et ce n’est pas tout, il y avait les quatre enfants à la maison, les repas et le ménage, il ne va pas se faire tout seul, non ?
Alors aujourd’hui si elle passe ses journées dans son fauteuil rouge les mains posées sur les accoudoirs c’est qu’elle l’a bien mérité.

Avant elle n’avait pas cinq minutes pour s’asseoir, et un jour les enfants sont partis, la radio s’est allumée, le temps des réunions tupperware est arrivé. Enfin le fauteuil de cuir rouge a pu accueillir les lectures au coin du feu, les mots croisés, les journaux, les histoires pour les enfants, les grandes vacances des petits enfants, les gros bisous qui piquent et les câlins moelleux.
Les hivers ont passé. Les réunions se sont envolées. Les promenades se sont échappées. Les enfants étaient occupés.

« Martin et Jeanne viendront deux semaines cet été, je les amènerai. Tu n’auras qu’à les mettre dans le train pour le retour je leur ai laissé les billets, nous, on se verra à Noël. Bonne journée maman ».
Je dormais toujours dans la chambre bleue. Je dis « je dormais » parce qu’aujourd’hui on déménage Mamie. Dans une grande maison, une école pour vieilles personnes.
A partir de maintenant elle vivra là bas. Elle va y manger matin, midi, et soir. Je ne dormirai pas dans sa nouvelle maison, il n’y a pas assez de place. On viendra la voir la journée, le samedi ou le dimanche. Je n’aime pas trop la nouvelle maison de Mamie mais on dit que se sera mieux pour elle, qu'on s’occupera bien d’elle là bas parce qu’elle ne peut plus vivre seule parce qu’elle perd un peu la tête, et les jambes aussi, souvent on la retrouve par terre. On travaille beaucoup aussi. On a pas le temps. On a un planning très chargé. On est vraiment désolé. On doit s’organiser. Il fallait trouver une solution, on a choisi la meilleure pour elle. On, Le temps, le manque de temps, le fil du temps a fait de mamie un problème que l’on doit résoudre.
On se sont mes parents, ses enfants, mes oncles, mes tantes.

C’était la dernière fois que je dormais dans la chambre bleue. Je n’ouvrirai plus les fenêtres parce que ça sent la poussière au 7, rue de la reinette. Je ne verrai plus l’herbe jaune du jardin en été, le figuier en forme de palmier, et le linge sur son fil. Non, je ne me glisserai plus entre ma douce mamie et les gros bras de son fauteuils rouge pour des bisous piquants et des histoires extravagantes, je ne marcherai plus sur la pointe des pieds pour ne pas faire craquer le plancher le soir quand je me coucherai un peu tard et que c ‘est un secret. Maintenant pendant les vacances nous irons à l’école de Mamie. Nous nous assoirons sur des chaises blanches, pas de rouge, pas de vif, surtout de l’hygiénique. On mangera peut être un petit bout on se racontera des histoires et on rira je l’espère comme avant .Il est l’heure de partir. Adieu petite maison de mes vacances. Prends soin des oiseaux, du figuier, et du fil à linge.. Je m’occupe des souvenirs, je leur trouverai une petite place quelque part où aucune tempête ne pourra les emporter.

Un frisson dans le dos, une larme au coin de l’œil, une main crispée sur la poignée une porte fermée..
Le fauteuil seul est resté.

Des sacs, des sacs à main, des sacs à souvenirs, des robes de tous les jours, des robes de nuit, des robes d’un soir. Et voilà un carton de plus. Que reste-t-il ? Plus que des broutilles. Et pourtant la maison est encore pleine. On dirait qu’elle part en vacances, un mois, un long mois. Oui elle part, mais cette fois il n’y pas de retour. Un départ pour le reste de sa vie. Certes, elle ne part pas très loin…

Mais pour qui je me prends ? De quel droit je me permet de l’amener entre d’autres murs qui ne connaissent rien de sa vie, qui ne l’ont jamais vu rire ou pleurer, qui n’ont pas supporté la mort de mon père, son mari, qui ne connaissent pas son histoire, des murs indifférents qui se moquent bien qu’elle soit triste ou heureuse, des murs dont on n’a jamais changé les tapisseries, ni celles de la cuisine, ni celles de la salle de bain. C’est ça que maman se prépare à vivre. Se retrouver du jour au lendemain dans une chambre vide, inconnue, sans complicité, sans souvenir, sans son propre vécu. Et c’est moi qui l’est poussée c’est nous ses propres enfants qui l’avons poussée à déménager, à vivre dans cette maison, cette maison de cadavres ambulants. Maison transitoire pour être plus claire. Et c’est moi qui suis en train de le faire ? Sa fille, sa propre fille à qui elle a appris à nouer ses lacets, à faire des gâteaux au chocolat le dimanche soir et la cane aux olives pour le jour des fêtes, qui s’est occupé d’elle quand tout le monde s’occupait du nouveau-né. Et aujourd’hui, quand elle a besoin de moi, quand elle demande de l’attention, je la décroche de son cadre pour l’enfermer dans un vieux placard que l’on oubliera un de ces jours . Aujourd’hui je suis le bourreau de ma mère. Je l’arrache de son fauteuil , de ses murs, de sa vie. Non on ne l’oubliera pas, bien sûr qu’on viendra la voir la samedi ou le dimanche. Bien sûr que c’est la meilleure solution.

Ma petite et douce maman ne m’en veux pas si il y avait une meilleure solution bien sûr qu’on l’aurait choisie. Si tu, si nous, habitions plus près de chez toi, si j’avais pu venir te chercher le soir pour manger avec toi, si je ne te savais pas seule, si je savais que quelqu’un était là pour s’occuper de toi, bien sûr que nous t’aurions laissée dans ta maison. Aujourd’hui ça n’est plus possible il faut des gens compétents pour te prendre en charge. On ne peut plus te laisser seule. Tout ira pour le mieux tu seras entourée tu te referas des amis, tu joueras au bridge, tu n’auras plus à penser à tes sacs de courses trop lourds pour toi, à tes repas qui deviennent un calvaire trois fois par jour, à prendre un bus pour la moindre petite affaire. Tu seras bien encadrée, bien entourée. Il ne faut pas que je me fasse du souci pour toi. Tout ira bien. Ne m’en veux pas ma douce petite maman. Je fais ce que je peux mais tu sais le travail, les enfants, je n’ai plus le temps…
On viendra te voir je te le promets, on viendra te chercher pour les longs week-ends et tu nous raconteras comment ça se passe ... On ne t’oubliera pas je te le promets.

Les mains sur la table,
Les larmes sur son visage,
Le poids de la culpabilité sur ses épaules,
L’angoisse et le remords sur ses ongles rongés
Il est l’heure de partir

Mamie Rose entre à « L’Air Frais ». Elle ouvre ses sacs et cartons un à un. Elle accroche ses petits cadres, un au dessus de son lit, un sur la table de nuit, et une dizaine près de la fenêtre pour que la lumière lui ajoute une touche de gaieté. Ses napperons brodés elle en dispersa discrètement dans toute la maison. Elle garde toujours une serviette de fleurs dans les plis de sa jupe comme ça quand elle s’assoit près de la fenêtre, elle peut toucher point par point le souvenir du passé.
Ses enfants ne l’oublièrent pas tout de suite. Ils vinrent d’abord une fois par semaine le samedi ou le dimanche. Puis une fois sur deux. Ensuite une fois par mois. Plus tard une fois de temps en temps, une fois de temps à autre, une fois quand le temps leur était donné, un fois vite fait, une fois ils ne revinrent jamais.
Mamie Rose parmi les mamies roses regardait par la fenêtre. On ne savait plus si elle se résignait ou espérait.
Les années ont passé, son visage se figeait.
Un oiseau vole.
Un arbre en fleur.
Le vent dans les feuilles
Mamie Rose mourait.

Bruxelles, Novembre 2008

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